"La vraie vie, c'est la littérature." (M. Proust)
BÉRÉNICE
Messager, que dis-tu? Le prince, à Rome, mort ?
N’était-ce pas hier - deux ans peut-être, à peine… -
Qu’exempte de l’espoir qu’une autre m’y ramène,
La trirème fuyant m’emportait loin du port ?
Leurrant depuis ce jour sa soif de réconfort,
Mon âme au fil des flots jetait sa plainte vaine
Sans obtenir jamais, comme trêve à sa peine,
Le moindre écho de l’onde, ou des vents, ou du sort.
Titus n’est plus, je vis ; et toi, dont l’endurance
De mes mots belliqueux accompagnait l’errance
Pour que sans fin l’empire entende mon malheur,
Où t’envoyer chercher, émissaire docile,
Un havre pour mon deuil, pour ses cris un asile,
Vers qui porter demain l’appel de ma douleur ?
ARIANE ABANDONNÉE
Tu dors, princesse, et tu souris
Aux mirages d’un cœur candide :
Lève-toi ! la brise a repris
Entre tes bras de tendre guide
L’amant sauvé du monstre avide ;
Sous les cieux que l’aube a blêmis,
Au fil des vagues se dévide
Tout l’amour qui te fut promis.
Les rocs seuls, dans le matin gris,
Ont vu fuir vers le flot livide,
Les pieds plus lestes que cabris,
Sans remords, l’éphèbe intrépide :
Piège noir, sa voile sans ride,
Engouffrant les autans soumis,
Déploie au loin le deuil perfide
De l’amour qui te fut promis.
Tu peux de plaintes et de cris
Obséder l’horizon stupide,
Ou bercer tes rêves chéris,
Ou les broyer, enfin lucide :
La mer pour toi restera vide ;
Pleure l’espoir dont tu frémis :
Contre toi l’univers décide
De l’amour qui te fut promis.
Princesses que rien n’intimide
Quand tout bonheur semble permis,
Amarrez-le d’un nœud solide,
L’amour qui vous sera promis !