"La vraie vie, c'est la littérature." (M. Proust)
ÉLÉGIE PIEUSE
Les mains qui savent des douleurs
Écorner les griffures,
Les chères mains qui furent
Le seuil du havre où le haleur
Retrouve souffle, ah ! dites-leur,
Mes vers, combien sans elles
L’avenir perdra de couleurs,
Et l’allégresse d’ailes.
L’imperturbable voix qu’un grain
Plus ténu qu’une aurore
Furtivement colore
D’ennui, de colère, d’entrain,
Dites-lui, mes vers, quel chagrin
Fleurit sur son silence
Et regrette jusqu’aux refrains
De sa douce indolence.
Mais au regard si clair qu’avril
N’a de cieux que d’ardoise,
Ne dites, s’il vous croise,
Mes vers, dans la saison d’exil,
Ne dites, même de profil,
Ne dites mot qui trouble
Son tain si limpide et subtil
Qu’on y verrait son double.
ÉLÉGIE IMPIE
Beaucoup s’en vont, quelques-uns meurent,
Et leurs fantômes seuls demeurent
Auprès de nous,
Si près, mon Dieu ! qu’ils nous font mal,
Jetant le corps, pauvre animal,
Sur les genoux.
Qu’il s’enroue en prière vaine,
Nul espoir qu’un absent revienne
Poser sa main
Sur l’épaule à jamais déserte,
Ni de rompre le fil des pertes
Sur le chemin.
Ils sont partis et le temps brûle,
Pure essence en chaque cellule
De notre chair ;
Qu’il nous laisse au moins de leurs âmes
Sentir sur nous briller la flamme,
Fût-ce en enfer.