"La vraie vie, c'est la littérature." (M. Proust)
LE RÊVE DE L'ÉLÉPHANT
Je n'ai nul souvenir
de la jungle où le tigre rugit encore,
ni des enfants aux joues de cuivre,
ni du parfum de safran qui colore
les pays voisins de l'aurore.
Et toi, beau cheval bai, les connais-tu,
les immenses plaines de l'ouest
et les monts où les torrents roulent de l'or,
ces espaces que foulent tes frères sauvages?
Ici, comme toi, je porte panache,
comme toi je me cabre et danse
- un peu plus lourd, un peu moins leste -,
je partage ta paille et ton foin;
la vie est calme, et serait triste
sans les yeux étoilés des enfants
et les tendres bourrades des garçons de piste.
Mais, cheval bai, mon frère,
n'as-tu jamais vu sous l'ombre des gradins,
dans les plis vastes de la toile,
n'as-tu pas vu mon cornac et ta cavalière
se faire les yeux doux?
N'as-tu pas vu leurs mains
à la cravache qui n'empoigne que l'air
se préférer l'une l'autre?
De ta litière, n'entends-tu pas
les soupirs et les rires de leurs ébats?
Un jour peut-être, le jour où ils auront
plein d'enfants et leur cirque à eux,
ils nous conduiront vers les Indes et vers l'Amérique:
alors je verrai
la jungle où le tigre rôde encore.
et toi
les étendues sans borne du Far West!