•  

     

     

     

     

     

      

    MATIN D’HIVER

     

    ou  OMNIA VICIT LABOR

     

     

     

    De ma fenêtre je regarde

     

    Frissonner sous l’aube blafarde

     

    Les arbres nus de février,

     

    En écoutant le vent crier

     

    Contre l’angle de la mansarde.

     

     

     

    Des oiseaux noirs montent la garde

     

    Sur les toits d’ardoise où s’attarde

     

    Un glacis plus froid que l’acier

     

    De ma fenêtre.

     

     

     

    Mais voici qu’un rayon lézarde

     

    La brume grise et se hasarde

     

    À caresser mon encrier :

     

    Si j’écrivais, pour oublier

     

    Le gel sur la vitre hagarde

     

    De ma fenêtre ?

     

     

     

    Et puisque les soirées s'allongent, reprenons notre feuilletonnage...

        

     

     

    LÉGÈRE COMME UN PAPILLON

     

     

    « Though this be Madness,

    yet there is method in’it.”

    SHAKESPEARE (Hamlet II,2)

      

                       Les esprits sensés ne sauraient entendre le plaisir que me procurent ces évocations - élucubrations ! fantasmes ! je connais les termes de leur mépris ; s’imaginent-ils que je les ai oubliés ? Pourtant, dans le recoin le plus secret de mon cerveau, et même au milieu des hantises tragiques ou saugrenues qu’on m’impose de côtoyer depuis tant d’années tellement semblables que j’en perds le compte, que de fois m’a souri l’apparition de ce matin délectable entre tous ! C’est un havre, d’une béatitude inconcevable pour qui n’a jamais grincé des dents sous le monotone fardeau de contraintes quotidiennes. Quand m’est accordé le luxe rare de la solitude, il me suffit de fermer les yeux, d’interdire à mes oreilles l’accès des cris, plaintes ou simples bavardages mitoyens, pour que, dans l’engourdissement de mes pensées, s’animent et flamboient des scènes réjouissantes - pour moi seule, je le crains, mais qu’importe ? C’était un temps déraisonnable, chante un poème tenacement accroché à ma mémoire, à propos, je crois, des années qu’on dit folles, où le monde dansait sur le volcan assoupi de la guerre : combien plus pacifique et faste une déraison sans lendemains dommageables ! Le rôle quelque peu déplaisant que j’y tiens ne mérite pas d’autre sanction que le rire équivoque des perdants qui se veulent beaux joueurs ; pour me blâmer sérieusement, il faudrait qu’on en pâtisse peu ou prou, et qui aurait la hardiesse de m’imputer un préjudice véritable ?

                  Très cher amour perdu, mes oreilles closes au brouhaha dont on m’inflige le voisinage entendent encore ce que j’entendis ce matin-là : la voix du docteur Bonenfant ; et mes yeux derrière mes paupières le voient avec délices reboucler inconsidérément l’obèse sacoche d’où il aurait plutôt dû extraire une pincée de paperasses, tout en déclarant d’un ton chargé de déception intime plus que de sollicitude médicale : « Ne vous inquiétez pas ! ». Puis, après un instant de flottement où mes sens aux aguets décelèrent les traces d’une perplexité légitime chez un homme légèrement décontenancé que notre cercle de famille, dont il avait reconnu la robustesse à maintes reprises, eût dans sa plus grande part succombé à une affection plutôt bénigne, il répéta avec un regain d’assurance : « Ne vous tracassez pas. Ça m’a tout l’air d’être l’épidémie que vous savez. » Certes, je savais.

                  Si je m’avisais, ex-ami de mon cœur, de parier que votre mémoire ne renferme aucune trace de cette modeste et obscure peste, n’aurais-je pas la plus grande chance de tomber juste ? Il est vrai que la contagion, plutôt brève - guère plus d’un an -, eut encore la discrétion de n’affecter que le quart le moins tapageur du pays. Elle ne fit, les semaines creuses (c’est-à-dire chiches en catastrophes ou scandales), les gros titres et les choux gras que de feuilles locales, l’accoutumance, qui vient à bout de presque tout, ayant en outre rapidement entamé l’incomparable saveur de mystère du commencement. À leur habitude, les autorités avaient tardé à réagir et à diffuser leurs consignes, d’une simplicité biblique, au demeurant : ne pas s’affoler surtout - nul danger capital -, remplir une déclaration pour la Sécurité Sociale, et une seconde pour la gendarmerie ou le commissariat, selon qu’on habitait la campagne ou la ville ; mais, nonobstant cette lenteur qu’on pouvait mettre au compte de la circonspection de rigueur dans les circonstances problématiques, tout fonctionnait désormais avec une régularité de métronome, propice à l’oubli. Les patrouilles limitaient l’inflation de cambriolages. Les deux mois d’indemnités journalières étaient versés avec exactitude, sans délai ni rallonge indue. La contagion se répandait dans un ordre relatif, sans pics ni creux trop aléatoires, en vertu d’on ne savait quelle régulation spontanée, de sorte que les bureaux, les usines, les écoles, les exploitations agricoles elles-mêmes maintenaient un rythme de travail et de production ralenti, certes, mais quasi constant, le réveil des uns relayant assez harmonieusement l’endormissement des autres. Si la haute finance en souffrait ou si la planète s’en portait mieux, seuls quelques brasseurs d’affaires ou écologistes endurcis s’en préoccupaient peut-être. Le commun des provinciaux concernés apprivoisait l’idée que l’épidémie - ou devrais-je dire l’endémie ? - toucherait chacun de nous, éventuellement plusieurs fois, car c’était un fait dorénavant acquis pour les rares observateurs qu’une première atteinte ne sécrétait pas d’immunité. Somme toute, d’ailleurs, ces crises de sommeil ou de catalepsie ou d’un coma sans conséquence - personne ne savait trop -, qui duraient deux mois pleins, se révélaient encore plus reposantes que les vacances, avec lesquelles, au surplus, on les cumulait, aucun économiste, aucun chef d’entreprise n’ayant pris le risque de suggérer que la confusion de ces léthargies réparatrices avec les congés traditionnels épargnerait autant de dépenses superflues que d’accidents de la route. Quant aux oisifs et aux badauds, qui pullulaient selon la propension des calamités à sécréter de la curiosité, il leur arrivait, au fil de leurs déambulations dans la ville ou de leurs excursions environnantes, de s’offrir, en guise de divertissement annexe, le repérage - aux barrières et volets obstinément clos, aux rondes des équipes de surveillance - des maisons et des appartements repliés sur leurs dormeurs au long cours : la maladie, si c’en était une, avait toujours frappé jusqu’alors, en une synchronisation rigoureuse, par maisonnées entières, invités et hôtes de rencontre exclus.

               « Ce qu’il y a de bizarre, pourtant », reprit d’un ton empreint de désarroi, voire de contrariété, le docteur Bonenfant, « c’est que vous ne dormiez pas, vous ! À ma connaissance, vous êtes le premier cas du genre. D’ordinaire, ce sont les voisins qui m’appellent, ou des proches qui s’inquiètent de n’obtenir aucune réponse au téléphone. Jamais un habitant de la maison. Il faut peut-être incriminer toutes ces vaccinations supplémentaires qu’on vous impose à l’hôpital… Enfin ! L’ennui, c’est que ça complique pas mal les choses. »

               Je m’en doutais. Mais je le connaissais. Il honorait mieux son nom que son diplôme. Nous avons beau, dans la famille, être solides comme le roc, il nous avait fallu un médecin, ne fût-ce que pour les vaccins obligatoires et les certificats d’aptitude sportive de mes frères. Ma mère s’était adressée au plus proche, que nous ne tardâmes pas à découvrir moins féru de finesses diagnostiques et thérapeutiques que de papillons tropicaux : il en exposait toujours quelque spécimen dans son cabinet, et j’en étais venue à penser qu’il fallait être très malade pour échapper à une leçon d’entomologie. Avec nous, elle ne manquait jamais ; guettant d’un coin d’œil l’instant où le lecteur informatique recracherait le bout de plastique vert pomme, Bonenfant orientait l’essentiel de son regard vers le joyau épinglé : « Vous avez vu ce… » - je n’avais jamais tenté de retenir les noms qu’articulait alors sa voix gourmande, ni la moindre particularité des mœurs lépidoptériennes. Mais j’avais supputé très tôt qu’en cas de pathologie grave un patient inquiet ou exigeant serait bien avisé de s’adresser à un autre praticien. Pour nos santés de fer, le docteur Bonenfant me convenait à merveille ce matin-là, d’autant que, la rareté des consultations contrebalançant une fidélité de vingt ans, aucune familiarité incommode n’avait pu s’établir entre lui et moi ; même enfant, il me vouvoyait, et il n’avait jamais recueilli de ma bouche un semblant de confidence sur les aigreurs que me donnait ma famille, aigreurs auxquelles l’écoulement des années était bien loin de remédier.

     

     

     

     

                     

     

              

     

     

     

     

     

     

     

                           

     

     

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique