• LA MAISON

    Les automobilistes qui, ce soir comme les précédents, longent la voie, un peu plus que route et pas encore rue, pour s’égailler dans les nodules urbains dont s’infecte la campagne alentour, tous ces gens dont le regard de Viviane enregistre le passage sporadique dans le dos de Gilles, ces conducteurs qu’elle n’aperçoit qu’en profil crispé derrière le rideau du crachin, que saisissent-ils de la scène ? S’ils remarquent l’homme nu-tête sous la pluie face à la femme encapuchonnée, se demandent-ils quelle urgence annule pour eux l’inimitié des éléments ? Un seul de ces passants supposera-t-il que Gilles se perd en bredouillements, s’égare en protestations d’amour et d’inquiétude ? Pourraient-ils comprendre quelle implacable commisération présente à Viviane, au spectacle des mèches humides plaquées en désordre sur le front de son mari, l’image d’un clown en plein naufrage ? Ils passent leur chemin, vaguement étonnés tout au plus, tandis qu’écoutant à peine Gilles se tourmenter de son devenir, s’alarmer pour la maison, Viviane s’installe au volant, met le contact et, par la vitre abaissée, renie en deux phrases d’une trivialité soudain sereine leur alliance d’hier: « Je m’en fous, de ta maison. Je veux des enfants, du désordre, des dettes, la vie, quoi ! »

     

    Au moment où on descendait de voiture pour ouvrir le portail, en pestant contre la pluie et en pensant pour la dixième fois qu’une télécommande…, on l’a vue démarrer, elle, et lui, faire quelques pas derrière, comme s’il espérait encore l’arrêter, puis lancer dans le vide un coup de pied qui a projeté des gravillons vers la chaussée. Toute la semaine, de nouveau, les volets sont restés fermés, et seule la Polo grise, le soir, révélait sa présence. L’été venu, il a amené des cohortes d’amis,  avec qui il buvait et bavardait tard dans la nuit, sur la petite terrasse de l’arrière. À l’automne, tout ce beau monde a disparu, et bientôt  les visites ont recommencé. On les avait tellement vus se donner du mal pour cette maison, tous les deux, tellement s’évertuer à lui rendre une apparence de santé ! Qui sait même si on n’avait pas rêvé d’entendre leurs enfants courir et crier avec ceux de Nadia de l’autre côté de la haie ? La maison revendue - à des retraités avec qui, excepté l’âge, on ne s’et encore découvert aucun point commun -, on s’est senti si profondément triste, que, malgré ce qu’on a dû lire dans sa jeunesse, au début d’un roman célèbre, sur le « beau nom grave de tristesse », on cherche encore ce qu’on pourrait trouver de beau dans ce gâchis.

      

      FIN

      

     


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