• LA MAISON

    Le lendemain, tandis qu’il finit de s’habiller sans qu’ils aient échangé d’autres paroles que les politesses du petit déjeuner, elle prolonge la vaisselle avec un mélange délibéré de soin et de brutalité, heurtant les tasses, attentive à n’éclabousser ni le carrelage ni le joli tailleur - son œuvre - dont elle s’est parée dans elle ne saurait dire quel tortueux dessein : prouver à Gilles qu’elle n’abdique rien ? lui donner à souhaiter leur raccommodement ? lui interdire de trop insistantes approches ? On la verrait volontiers déployer ostensiblement le torchon à l’instant exact où il pénètre dans la cuisine, ruisselant de dispositions conciliantes, miel et sucre à ravir un amateur de comédies conjugales : « Tu peux laisser ça pour ce soir. Tu vas être en retard… » Elle rassemblerait tout ce que parvient à feindre d’aménité indifférente un cœur gorgé de rancune: « Tant pis. Dépêche-toi, toi ; il pleut, les embouteillages seront pires que d’habitude. » Et pire que tout, avouerait le tremblement de ses doigts qu’elle tâche de contenir en frictionnant une soucoupe, pire que tout le bourbier d’une explication, où elle ne saurait que se ridiculiser en plaintes décousues - elle qui a raison, pourtant, elle en jurerait. Si elle peut ajouter : « À ce soir » en formant du bout des lèvres l’esquisse d’un sourire, Gilles osera s’avancer - a-t-il pensé que moins on en dit, mieux cela vaut ? a-t-il pris pour une reddition ces simagrées dont elle a honte ? -, il osera frôler sa joue d’un baiser, qu’elle n’esquivera pas.


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