• LA MAISON

    La maison, elle l’a voulue autant que son mari, ils en ont rêvé ensemble. Tous les lieux communs, havre de tendresse, rempart contre les vicissitudes, creuset de vies nouvelles, ils les ont obscurément convoqués autour des perspectives qu’ignorante de Perec, de ses Choses, et des ornières où ils s’engageaient, traçait leur émulation - « en banlieue, avec un jardin… du vieux à restaurer… à nous deux nous irons vite… ». Mais cette bâtisse, informe quand ils l’ont achetée voici deux ans, c’est surtout Gilles qui s’échine à la rendre plus qu’habitable : agréable, séduisante, enviable. Depuis qu’ils s’y sont installés, les soirées suivent un cours rituel. Aussitôt que Gilles, si rien n’a troublé la quiétude de sa contemplation, s’est accordé pour récréation de survoler les titres du journal en buvant le premier soda venu, il enfile son plus vieux jean et son polo fané pour se remettre au chantier du moment : leur chambre. En attendant que la nouvelle merveille ait pris forme, il faut dormir dans le canapé du salon. Après le dîner, qui doit attendre la fin de la tâche prévue, Gilles ne tarde pas à bâiller devant le téléviseur, et Viviane se hâte de déplier le convertible. Ce coucher trop précoce retarde son sommeil. On l’imagine les yeux ouverts sur l’obscurité - l’obscurité troublante, presque noire et silencieuse, des zones indécises entre campagne encore féconde et gangrène urbanisante -, on l’imagine qui regarde vaciller son univers, flamme de bougie encerclée de ténèbres, kaléidoscope morose où tourbillonnent pêle-mêle leurs joyeuses veillées de jeunes mariés et les humeurs actuelles de Gilles si elle le laisse, par malheur, s’endormir dans son fauteuil. Est-ce le même homme ? Est-elle la même femme ? Naguère, jamais les chuchotis de cette respiration lente contre son flanc n’auraient éveillé en elle des résonances si contradictoires. Elle se serait endormie, paisible, dans le bercement de leurs ondes, au lieu que maintenant la placidité de Gilles l’irrite, même si son abandon émeut en elle une sollicitude, plus maternelle qu’amoureuse, peut-être.


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