• FUGUE POUR VIOLON

     

     

    Quant à l’origine du violon… « Non, je n’en ai jamais joué. Ni moi ni personne de ma famille. C’est un cadeau. Mon père avait un vague cousin, bien plus jeune que lui. Un garçon qu’on dirait… instable, aujourd’hui, peut-être même caractériel. Longtemps incapable de se fixer, de garder un travail plus de quelques semaines. Les filles, n’en parlons pas, il changeait de fiancée tous les trois mois. On pouvait le comprendre : il n’avait pas de famille proche ; orphelin de bonne heure, il avait été élevé par mes grands-parents ; après leur mort, quand plus rien n’allait, ni les amours ni le boulot, ni les finances évidemment, il atterrissait chez nous. Mon père l’engueulait un peu, pour la forme ; ma mère hésitait entre rire et geindre ; mes frères et moi, nous l’admirions plutôt - sa liberté, sa façon d’envoyer promener ce qui lui devenait pesant… Pour les voisins, c’était un mauvais sujet que nous avions tort d’accueillir et de réconforter, mais bah ! nous l’aimions. Finalement, il s’est engagé dans un cirque. Pas comme artiste, non, il n’avait pas de talent particulier. Il était quelque chose comme garçon de piste, homme à tout faire. Il apportait les accessoires, il nourrissait les bêtes, il aidait à monter le chapiteau, il conduisait un camion, toutes ces tâches dont la majorité des spectateurs oublie ou ignore la nécessité pour que s’accomplissent les merveilles de la représentation. Les déplacements, le mouvement incessant, monter, démonter, nettoyer, approvisionner, remballer, ça lui convenait - ça convenait à sa fantaisie. Nous ne l’avons plus vu que de loin en loin, pour des vacances. De vraies vacances qu’il avait méritées. Pourtant, une fois… J’avais dix ans ; je suis tombée malade. Une pneumonie. Il a demandé un congé exprès pour venir me voir, et il m’a apporté le violon à l’hôpital. Un vieux clown le lui avait donné. Je crois, je suppose, qu’on l’aimait bien dans la troupe, elle était sa famille - après nous. Instable en amour, oui, mais fidèle en amitié… Quand il revenait les années suivantes, pour me taquiner, il me demandait pourquoi je n’avais pas encore jeté le violon aux orties, ou si je me déciderais à essayer d’en jouer un jour. La corde était déjà cassée, et je n’ai jamais cherché d’archet à sa taille.»

      

      

     


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