• FUGUE POUR VIOLON

     

    Les mots mêmes de leur conversation bruissaient tout frais dans la mémoire d’Astrid, mais elle dut en suspendre le reflux le temps d’assouvir sommairement la curiosité de la serveuse. Celle-ci, en effet, apportant la commande, non seulement avait reconnu des habitués, mais se souvenait de leurs recherches fiévreuses quinze jours plus tôt. En ce milieu de matinée radieux, propice à tous les ébats, marches et courses le long des allées piétonnes aussi bien que câlineries sous la protection frémissante des fourrés, les clients ne se bousculaient pas encore aux tables de la guinguette. Plateau pendant d’une main, l’autre couvant la monnaie dans la poche ventrale de son tablier de soubrette, la jeune femme s’attardait donc, le regard aux aguets, la bouche fertile en questions et exclamations, tandis qu’Arthur, Prune et Léo sirotaient avec une patience bien jouée leurs premières gorgées. Une irruption d’enfants aux joues écarlates tirant par la main une mère essoufflée délivra Astrid.  Elle parut aspirer à pleins poumons la brise suave qui faisait jouer sur son visage l’ombre d’un bouleau proche, avant de ressaisir le fil de son compte rendu.

    Un jeudi de la fin mai, au terme d’un travail commun sur les arbres, Monique et l’une de ses collègues avaient emmené leurs classes en forêt. On avait demandé aux enfants d’apporter des objets ou des images d’objets en bois, et elle avait décidé de leur montrer le violon : « Je voulais qu’ils se rendent compte à quel degré de finesse parviennent les artisans, vous comprenez ? et comment un bout d’érable ou de sapin peut donner naissance à l’objet le plus délicat… Nous avons passé la matinée à observer les essences de la forêt, les écorces, les feuilles, les mousses. Après le repas, les enfants jouaient autour d’une clairière. Un orage est arrivé très vite. Il a fallu les rassembler, se dépêcher de tout ramasser. J’avais déballé le violon, je n’ai eu que le temps de le poser à la va vite sur le dessus de mon cabas. Une des mères qui nous accompagnaient, je ne sais même pas laquelle, a cru bon de s’en charger pendant que je veillais aux enfants. Les éclairs se rapprochaient. Il commençait à pleuvoir de ces grosses gouttes qui tambourinent comme la grêle. Nous avons couru nous abriter au « Coucou ». Le violon a dû tomber dans la galopade. -  Vous n’avez pas cherché ? pas demandé? - Demandé, non. Ce n’était… guère  qu’un jouet, en somme. Et les bonnes volontés efficaces n’encombrent pas les écoles ; vous verrez si vous faites ce métier. Puis, il fallait s’occuper des enfants, les rembarquer dans le bus… Je suis revenue le samedi, mais je ne me rappelais plus exactement par où nous étions passés en tâchant de couper au plus court - heureusement le « Coucou » se devine de loin entre les troncs. »

     


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