• DEUIL DE REINE

     

     

    Deux vies parallèles se déroulaient dans le bâtiment en cours de réfection, deux vies qui auraient inégalement retenu l'attention d'un Asmodée. Il y avait d'ailleurs plus à glaner pour les oreilles que pour les yeux, et, dans le cas d'un démon, plus à grincer des dents qu'à se réjouir. Dans les étages, s'agitaient charpentiers, couvreurs, plâtriers, électriciens et chauffagistes, plombiers et peintres, tous artisans du cru, tous conscients que du rapide avancement de leur ouvrage dépendait le mieux-être de femmes qui avaient l'âge de leurs grands-mères. Leur zèle n'allait ni sans jurons ni sans prises de becs, tandis que leurs transistors, au milieu des coups, des vibrations, des grésillements, tantôt roucoulaient et tantôt braillaient les chansons à la mode. Au rez-de-chaussée, la petite communauté des sœurs et des pensionnaires qui avaient pu reprendre possession de leur logis s'efforçait de mener, comme avant la catastrophe, une vie paisible et pieuse. Certaines vieilles dames puisaient dans l'observation des travaux et les bavardages occasionnels avec les ouvriers un regain de vitalité; Asmodée en aurait vu d'autres décliner doucement, sous l'effet de l'âge ou du chagrin, ou des deux ensemble.

     

    - Mademoiselle Delagny! Vous avez une visite.

    - Une visite?

    - Une de vos premières élèves, paraît-il. Madame Lucas, qui s'appelait autrefois... oh! pardon madame, j'ai déjà oublié l'autre nom que vous m'avez dit.

    - Je m'appelais Denise Archambault-Rivayrol. Ce n'est pas très simple à retenir ni à prononcer ... même quand on a l'habitude des noms doubles - vous êtes espagnole, n'est-ce pas, ma Sœur? Est-ce que je peux entrer, mademoiselle? Je ne sais pas si vous allez vous souvenir de moi, j'étais loin d'être une brillante élève.

    - Certainement, vous pouvez entrer! Et je  me souviens de vous - de votre nom, de votre écharpe... Je crois que les premiers élèves sont ceux dont on se souvient le plus nettement. Par la suite, on découvre des ressemblances; même sans le vouloir, on les classe par types, on retient les individualités les plus marquantes - pas toujours les prix d'excellence... Asseyez-vous donc, près de la fenêtre, que je vous voie bien - mes yeux ont faibli.

    - J'ai tellement changé!

    - Bien sûr! Mais le regard... Je me rappelle aussi vos nattes si serrées, et vos cheveux qui frisaient quand même, et l'écharpe que vous portiez l'hiver, d'un bleu incroyable pour ce temps-là, quand le fluo n'existait pas.

    - J'avais cherché exprès le bleu le plus cru, le plus criard. Le bleu, c'était la seule couleur permise avec l'uniforme bleu-marine. La nuance n'était pas réglementée expressément. Si on avait trouvé à redire à mon bleu, j'aurais su me défendre! Merci, ma sœur, je ne voudrais pas vous retarder; ou peut-être faut-il s'installer au parloir?

    - Non, non, ne bougez pas. Nos dames reçoivent dans leur chambre. Je voulais simplement vous proposer du thé. Je vous en apporte, n'est-ce pas, mademoiselle?

    - Ne vous donnez pas tant de mal, sœur Dolorès. Denise, je suis désolée, je n'ai pas de quoi vous en préparer moi-même, je ne saurais peut-être même plus le faire...

    - Bien sûr que si, vous sauriez, mademoiselle Delagny! Mais je ne me donne pas de mal, c'est un plaisir. Et ne cherchez pas de tasses, j'en apporte aussi!

     


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