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    Passé l’instant de la surprise et de l’admiration, Astrid et Léo se lancèrent dans les conjectures : un tel objet, qui pouvait l’avoir perdu à un endroit pareil ? et dans quelles circonstances ? Ils n’étaient pas plus l’un que l’autre timides ou avares de leur temps. Il ne manquait pas à l’entour de gens à interroger. Mais toutes leurs démarches de la matinée, qu’ils prolongèrent bien au-delà de midi, se révélèrent infructueuses. Ni le patron ni les deux serveuses du « Coucou », guinguette plantée au carrefour des routes forestières, n’avaient vu défiler les caravanes d’un de ces modestes cirques familiaux qui réapparaissaient à intervalles variables dans le pays. Les clients attablés n’avaient pas non plus souvenir d’avoir entendu le moindre haut parleur crachotant en vanter la présence dans un bourg voisin et célébrer les attractions mirobolantes du spectacle à venir. Parcourir le bois en tout sens pour interroger les promeneurs qu’attirait en foule le soleil de ce début de juin ne fournit pas davantage d’éclaircissements. Et plus l’énigme résistait, moins les deux jeunes gens se sentaient d’humeur à capituler. Au grand dam d’Arthur, le fiancé d’Astrid, et de Prune, la petite amie de Léo, déjà privés de sortie le matin, elle par l’échéance imminente d’un partiel de droit pénal, lui par la tyrannie d’un tenancier de station service dépourvu d’entrailles amoureuses, la soirée aussi se consuma en un déploiement de manœuvres sans résultat patent. Munie du téléphone et d’un bout de papier saturé de ratures et d’ajouts, Astrid campa sur son canapé, harcelant sans considération de l’heure tous les rédacteurs de feuilles de chou régionales qu’elle parvint à joindre, jusqu’à obtenir l’assurance catégorique que son annonce paraîtrait dans les éditions du lendemain. Arthur, rageur et rompu, s’était endormi quand elle s’admit à peu près satisfaite. De son côté Léo consacra les deux tiers de la nuit à naviguer sur la Toile et à y larguer tous azimuts des avis de trouvaille. Prune avait définitivement piqué du nez sur ses polycopiés.

      


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    FUGUE  POUR  VIOLON

     

     

     

    L’objet gisait au milieu du sentier, parfaitement insolite dans ce cadre bucolique. Agacé d’avoir à slalomer entre les flâneurs des larges allées sablonneuses, Léo, suivi sans hésitation par sa sœur Astrid, avait soudain bifurqué. Il s’était enfoncé sous le couvert par la trouée lumineuse d’un layon, dont l’herbe drue faillit lui faire commettre l’irréparable écrasement. Un violon. C’était un violon. Pour être exact, un de ces violons d’une irréelle petitesse qu’au cirque l’Auguste en gants de boxe regarde, ahuri, choir de ses loques vertement secouées par le clown blanc ; après quoi, avec la triomphale modestie de l’illusionniste, il exhibe un archet lilliputien et, concentré et béat, exécute une mélodie chaplinesque, que le public applaudit la bouche épanouie et l’œil humide. Le joggeur droit, pointure 45, de Léo lancé dans son footing aurait fait craquer le minuscule instrument comme une quelconque carapace de lucane géant, sans le cri d’alarme d’Astrid, trois foulées derrière. Un hurlement de truie égorgée ! Léo broncha, tournoya, crut tomber. Il cherchait encore une injure à la hauteur de son saisissement, que déjà son aînée (qu’il dominait d’une tête et demie, mais qui, au moins jusqu’à la rencontre de Prune, le menait, comme on dit, par le bout du nez) élevait sur ses mains en corolle le précieux insecte. À distance, nimbé d’une coulée oblique de la vigoureuse lumière matinale, il lui était apparu aussi resplendissant qu’un bijou d’or rouge. De près, il l’attendrissait : de fines craquelures fissuraient le vernis de la table, une corde brisée tremblotait devant sa respiration un peu haletante.

     


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    - Sœur Dolorès? Je vous demanderais bien un service un peu exceptionnel? Ce ne serait pas très pesant, je crois, c'est sur le chemin de la Cathédrale. Un jour où vous irez... Cela ne vous retarderait guère...

    - Dites, mademoiselle! J'irai où vous voudrez avec joie, même par un détour.

    - On m'a prêté ces photos...

    - J'avais cru comprendre qu'on vous les donnait.

    - Mais je tiens à les rendre. Denise Archambault sera contente de les revoir quand elle aura mon âge. Il me reste peu de temps, et j'aurais peur qu'elles s'égarent... Si vous pouviez, si vous vouliez aller pour moi chez le photographe, lui demander de m'en faire des copies - pas de toutes, simplement les trois que j'ai marquées - je vous en remercierais du fond du cœur.

     

    Le matin de la Chandeleur, quand sœur Dolorès entra dans la chambre que mademoiselle Jeanne Delagny occupait toujours au rez-de-chaussée, elle comprit au premier regard que la vieille dame était morte dans son sommeil. Ce fut elle qui se chargea de la toilette funèbre. Lorsque, avec respect, elle déboutonna le haut de la chemise de nuit, elle découvrit, posé à même la poitrine de la morte, l'un des trois clichés qu'elle connaissait bien, non seulement pour les avoir fait reproduire, mais aussi pour les avoir vus d'innombrables fois au cours des derniers mois, étalés le soir sur la table de nuit ou, dans la journée, sur la jupe éternellement grise de la vieille demoiselle. Même l'impertinent Asmodée les avait aperçus assez souvent pour pouvoir, sans tendre son cou de fouine ni exorbiter ses prunelles ardentes, reconnaître l'image: entourées de la troupe rieuse et désordonnée des petites actrices d'un après-midi, deux dames jeunes, strictement vêtues d'une blouse montante et d'une jupe droite qui couvrait le genou, saluaient sur le devant d'une scène improvisée, en se tenant par le main. Sœur Dolorès retourna la photo: une écriture soignée, penchée, un peu tremblée avait inscrit au dos deux prénoms et une date: Maria et Jeanne, 24 juin 1957.

    En bon démon qui ne respecte que lui-même, Asmodée regarda sans gêne et sans scrupule les mains de la religieuse dévêtir le vieux corps amaigri, puis le revêtir d'une blouse claire à jabot et d'un tailleur gris, rachetés tout exprès pour la circonstance et tenus prêts, dans la penderie, avec autant de soin qu'une parure de mariée. Aux rares instants où les paupières de la sœur se soulevèrent, en quête d'accessoires, bas, brosse à cheveux, mantille, il surprit ses yeux embués. Il ne se détourna même pas quand Sœur Dolorès entrelaça aux mains jointes de la morte un chapelet noir. Ce qu'il ne pouvait deviner, incapable de percer les cœurs comme il perçait les murailles, c'était qu'elle se remémorait, ce faisant, la voix toujours ferme, bien que grêle, formulant l'ultime recommandation que la vieille demoiselle, dans sa prévoyance, avait gentiment serinée tout au long des semaines précédentes: "Surtout, vous n'oublierez pas le chapelet de ma sœur? C'est tout ce qui me reste d'elle." Et, malgré ses regards opiniâtrement sacrilèges, pouvait-il être assez mauvais diable pour maugréer de la douceur du geste par lequel, soulevant à peine ces mains que les grains sombres faisaient paraître de cire, la religieuse glissa dans l'entrebâillement de la jaquette les trois photos?

      

      

    FIN

     


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    - Mademoiselle, j'ai appris... J'aurais dû venir plus tôt, je n'habite pas si loin. Mais je laisse passer le temps.

    - J'ai reçu vos cartes de vœux pendant bien des années, c'est plus que n'en font beaucoup d'anciennes... C'est toujours une joie de recevoir des nouvelles ou des visites, croyez-le, mais on sait bien que la vie impose à chacun tant d'obligations! Enseigner, c'est semer des graines, ce n'est pas créer des devoirs à n'en plus finir.

    - On devrait garder du temps pour les gens qu'on aime, on fait passer trop de choses avant. On m'a dit que vous aviez été très éprouvée, que l'incendie vous avait privée... Je vous ai apporté quelque chose; c'est peu, mais... Des photos du temps où j'étais élève à l'Institution. D'une kermesse, surtout. Vous nous aviez fait jouer des scènes de Molière, votre sœur s'était occupée des costumes. Mon père était tellement fier que je joue, qu'il a pris des quantités de photos - tout un album. Regardez...

     


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    Deux vies parallèles se déroulaient dans le bâtiment en cours de réfection, deux vies qui auraient inégalement retenu l'attention d'un Asmodée. Il y avait d'ailleurs plus à glaner pour les oreilles que pour les yeux, et, dans le cas d'un démon, plus à grincer des dents qu'à se réjouir. Dans les étages, s'agitaient charpentiers, couvreurs, plâtriers, électriciens et chauffagistes, plombiers et peintres, tous artisans du cru, tous conscients que du rapide avancement de leur ouvrage dépendait le mieux-être de femmes qui avaient l'âge de leurs grands-mères. Leur zèle n'allait ni sans jurons ni sans prises de becs, tandis que leurs transistors, au milieu des coups, des vibrations, des grésillements, tantôt roucoulaient et tantôt braillaient les chansons à la mode. Au rez-de-chaussée, la petite communauté des sœurs et des pensionnaires qui avaient pu reprendre possession de leur logis s'efforçait de mener, comme avant la catastrophe, une vie paisible et pieuse. Certaines vieilles dames puisaient dans l'observation des travaux et les bavardages occasionnels avec les ouvriers un regain de vitalité; Asmodée en aurait vu d'autres décliner doucement, sous l'effet de l'âge ou du chagrin, ou des deux ensemble.

     

    - Mademoiselle Delagny! Vous avez une visite.

    - Une visite?

    - Une de vos premières élèves, paraît-il. Madame Lucas, qui s'appelait autrefois... oh! pardon madame, j'ai déjà oublié l'autre nom que vous m'avez dit.

    - Je m'appelais Denise Archambault-Rivayrol. Ce n'est pas très simple à retenir ni à prononcer ... même quand on a l'habitude des noms doubles - vous êtes espagnole, n'est-ce pas, ma Sœur? Est-ce que je peux entrer, mademoiselle? Je ne sais pas si vous allez vous souvenir de moi, j'étais loin d'être une brillante élève.

    - Certainement, vous pouvez entrer! Et je  me souviens de vous - de votre nom, de votre écharpe... Je crois que les premiers élèves sont ceux dont on se souvient le plus nettement. Par la suite, on découvre des ressemblances; même sans le vouloir, on les classe par types, on retient les individualités les plus marquantes - pas toujours les prix d'excellence... Asseyez-vous donc, près de la fenêtre, que je vous voie bien - mes yeux ont faibli.

    - J'ai tellement changé!

    - Bien sûr! Mais le regard... Je me rappelle aussi vos nattes si serrées, et vos cheveux qui frisaient quand même, et l'écharpe que vous portiez l'hiver, d'un bleu incroyable pour ce temps-là, quand le fluo n'existait pas.

    - J'avais cherché exprès le bleu le plus cru, le plus criard. Le bleu, c'était la seule couleur permise avec l'uniforme bleu-marine. La nuance n'était pas réglementée expressément. Si on avait trouvé à redire à mon bleu, j'aurais su me défendre! Merci, ma sœur, je ne voudrais pas vous retarder; ou peut-être faut-il s'installer au parloir?

    - Non, non, ne bougez pas. Nos dames reçoivent dans leur chambre. Je voulais simplement vous proposer du thé. Je vous en apporte, n'est-ce pas, mademoiselle?

    - Ne vous donnez pas tant de mal, sœur Dolorès. Denise, je suis désolée, je n'ai pas de quoi vous en préparer moi-même, je ne saurais peut-être même plus le faire...

    - Bien sûr que si, vous sauriez, mademoiselle Delagny! Mais je ne me donne pas de mal, c'est un plaisir. Et ne cherchez pas de tasses, j'en apporte aussi!

     


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